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mercredi 24 juillet 2013

Interrègne


 L'été, je relis mes classiques :

Celui qui s'est déplacé par des moyens primitifs dans un pays peu développé sait qu'il y a, entre ce type de voyages et les voyages modernes en train, auto, etc., autant de différences qu'entre la vie et la mort. Le nomade qui se déplace à pied ou à dos d'animal, avec ses bagages chargés sur un chameau ou une voiture à boeufs, éprouvera peut-être toutes sortes de désagréments, mais au moins il vivra pendant ce temps. Mais celui qui roule à bord d'un train express ou vogue à bord d'un paquebot de luxe ne connaît en fait de voyage qu'un interrègne, une sorte de mort temporaire. Et pourtant, du moment que les chemins de fer existent, il faut bien voyager en train, en avion ou en voiture. Supposez que je me trouve à soixante kilomètres de Londres. Si je veux rejoindre la capitale, qu'est-ce qui m'empêche de charger mes bagages sur un mulet et de faire le trajet à pied, au prix de deux jours de voyage ? Tout simplement le fait que les autocars de la Green Line, me passant toutes les dix minutes au ras des oreilles, transformeraient mon équipée en une fastidieuse corvée. Pour apprécier les modes de déplacements primitifs, il fait qu'il n'y ait pas d'autres moyens disponibles. Aucun être au monde ne recherche la difficulté pour la difficulté.

Georges Orwell, Le Quai de Wigan, éd. Ivréa

mardi 26 juin 2012

Anti-cité


Nous en sommes arrivés à céder tous nos privilèges de citadins pour un désolant désordre de voitures : on a guère fait mieux depuis Esaü et son potage de lentilles*. Les générations futures s'étonneront sans doute de notre volonté, voire de notre empressement à sacrifier le bien-être des malades et des vieillards, le développement artistique, l'éducation de nos enfants, sans parler des possibilités d'accès à la nature, pour la création d'un système de transport défectueux qui permet de parcourir à 100 km/h des secteurs faiblement peuplés, et à 10 km/h des régions de peuplement dense. Mais le curieux désir qui nous pousse à dépenser des milliards de dollars pour lancer une victime propitiatoire sur une orbite planétaire sera peut-être plus aisément compris lorsque nos descendants s'apercevront qu'un semblable rituel superstitieux nous poussait à détruire nos cités en invoquant la religion de la vitesse et l'espoir de la conquête du vide. Les budgets municipaux nécessaires nous manquent pour faire de nos cités des centres biologiquement adaptés, et nous semblons nous résigner à nous occuper d'une seule fonction, le transport, où plutôt d'une petite partie de cette fonction : le déplacement des voitures privées.


in La cité à travers l'histoire, Lewis Mumford, 1961


* Dans la Génèse, Esaü vend son droit d'aînesse à son frère jumeau mais néanmoins cadet Jacob, pour un plat de lentilles 

Le tableau c'est Esau et Jacob par Mathias Stomer