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samedi 19 mars 2016
Pas magicien !
Hier sociologie, aujourd'hui philosophie ! J'en connais qui vont décrocher rapidement si je ne poste pas bientôt une ou deux photos de gros boulons.
Matthew B. Crawford, le mécanicien-philosophe (ou le contraire en fonction de vos priorités) remet le couvert. Je me suis empressé de me procurer Contact. J'ai été désarçonné de prime abord. Il s'agit toujours de philosophie pragmatique, c'est indéniable mais la présence de bonhommes qui bricolent pas trop se fait plus prégnante : Locke, Kant, Heidegger, Nietzsche. Heureusement pour moi, l'auteur fait intervenir des intellectuels dont je me sens plus proche : joueur de hockey, menuisier, pilote de motos.
Matthew B. Crawford part du constat suivant. Sous couvert d'autonomie et de liberté, notre mode de vie occidental conduit à la fragmentation de notre vie mentale. Soumis de manière incessante et intempestive à des stimulis voulus par des gens qui nous veulent du bien (et accessoirement notre argent), notre moi perd de sa cohérence. Nous ne savons plus guère où nous "situer" dans le monde. Pour remédier à cet état de fait, il défend la notion d'attention. Attention soigneusement dirigée vers des activités qui nous ramènent au monde. Je n'ai pas terminé l'ouvrage mais je crois comprendre que grosso modo, il défend l'idée que les contraintes nous permettent d'entrer dans des dynamiques de maîtrises créatives.
Le plus simple est sans doute de vous procurer le livre plutôt que lire ma marmelade (pour ne pas dire dégueuli) de philosophie. Néanmoins, je me permets de partager un extrait du livre qui m'a rassuré quand à ma santé mentale. J'y ai appris par analogie que ma profession me garde au moins d'un mal :
La séduction de la magie tient à la promesse d'ajuster les objets à notre volonté sans que nous ayons jamais à prendre leur matérialité à bras-le-corps. Cette distance entre nous et l'objet évite que notre moi ne soit remis en cause. Si l'on en croit Freud, c'est la définition même du narcissisme : traiter les objets comme des accessoires au service d'un ego fragile et être pratiquement incapable de les percevoir comme dotés d'une réalité propre. Mais il existe à mon sens un type d'individu qui ne peut se permettre d'être narcissique, comme par exemple le réparateur de machines à laver, qui doit se plier aux exigences de la machine en panne, l'écouter avec patience, observer les symptômes de son dysfonctionnement et agir en conséquence. Il ne peut pas la traiter de façon abstraite ; son intervention n'a rien de magique.
Matthew B. Crawford, Contact, Pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver, La Découverte, 2016. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par M. Saint-Exupéry et C. Jaquet.
mardi 3 janvier 2012
Eloge du carburateur

Eloge du carburateur,
Essai sur le sens et la valeur du travail
Matthew B. Crawford
Ed. La Découverte
Trad. Marc Saint-Upéry
J'ai dévoré ce livre en quelques heures pendant les vacances. Une fois la première page ouverte impossible de le refermer.
Ce bouquin tient à la fois du parcours de vie et de l'essai de sociologie mâtiné de philosophie. Matthew B. Crawford était un "travailleur intellectuel". Parfaitement intégré à l'"économie du savoir" il dirigeait un think tank (le terme francophone de "boîte-à-idée" manque terriblement d'agressivité pour recouvrir la réalité de ce genre de structures) à Washington. Son avenir professionnel semblait tout tracé mais le démon de la mécanique qu'il refoulait depuis des années a refait surface. Matthew B. Crawford plaque son boulot pour ouvrir son propre atelier de réparation de motos.
Je dois évidemment avouer qu'un certain cousinage avec mon activité (après tout, les motos sont des vélos trop lourds sur lesquels il faudra bien un jour enlever la tumeur motorisée) a éveillé mon intérêt mais surtout, le bouquin embrasse un paquet de thématiques qui me sont chères. En vrac, l'auteur parle du manque de pertinence dans la césure travail manuel/travail intellectuel, de la dimension éthique d'un métier et de l'investissement personnel que cela implique, du passage souvent difficile de la théorie à la pratique, de la satisfaction du travail en autonomie, etc. La lecture du bouquin est aisée, les anecdotes et autres tranches de vie fourmillent et facilitent la compréhension des idées.
La seule critique que je puisse émettre est que parfois l'auteur a une vision quelque peu conservatrice. Il élève parfois les gens de métier et autres artisans au rang de derniers garants du "vivre-bien" au sein de la société de consommation. Point de vue que je suis loin de partager.
Il n'empêche ce livre n'est pas prêt de quitter ma table de chevet (carton de chevet serait plus juste) et, il était parfaitement approprié comme lecture de vacances, histoire de revenir au boulot avec une motivation débordante. Avant de terminer une petite citation s'impose :
"Ce que j'ai appris au long de ces années, c'est que le travail de mécanicien a un côté hasardeux et insaisissable qui le distingue fortement des mathématiques, même pour un expert chevronné.
Aristote peut ici nous être utile. Le Stagirite étend en effet le concept d'art, ou technè, pour y inclure les cas où nos efforts sont loin d'être infaillibles. Ce faisant, il nous indique une voie moyenne entre le fatalisme impuissant et son opposé, le fantasme de la maîtrise complète, mettant en lumière le véritable caractère de l'agir humain."
C'est parti, vous pouvez commencer à rédiger, je ramasse les copies demain matin.
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