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samedi 19 novembre 2016

Livre de chevet


Si c'est indubitablement le vieux continent qui a vu naître et grandir le vélo, il faut reconnaître que ces dernières années, sous sa forme sportive, il connaît une nouvelle jeunesse de l'autre côté de l'Atlantique. Bien sûr, les compétitions majeures se tiennent encore Europe : un siècle d'amour fou ne s'efface pas d'un revers de la main. Cependant, les modes vélocipédiques qui déferlent par vagues régulières depuis bientôt 40 ans déboulent presque toujours du Nouveau Monde : VTT, BMX et plus récemment fixed gear, fixie, friskies, pignon fixe et gravel. Le vélo de route bénéficie également de cet engouement. Dans ce contexte, il est peu étonnant de constater que beaucoup de guides d'entretien et d'apprentissage de la réparation sont rédigés en anglais. D'ailleurs la plupart des manuels disponibles en français sont des traductions. Autant être direct, la plupart sont décevants. Le vélo revêt aujourd'hui une telle multiplicité de forme que c'est un gageure de vouloir aborder son entretien en un seul ouvrage. Le discours est trop souvent générique, les tutoriels élusifs et les matériels abordés souvent aussi datés que les photos d'illustrations.

The art of road bike maintenance par Lennard Zinn est aux antipodes de ce que je viens de décrire. Ses 465 pages ne traitent que du vélo de route même s'il laisse une petite place à son alter ego crasseux le cyclo-cross. Cet ouvrage en est à sa cinquième édition et rien des dernières évolutions (freins hydrauliques, groupes électroniques) n'ont été oubliées, ce qui en fait un instantané de ce qu'est un vélo de route en 2016. Que les indécrottables (et de plus en plus nombreux/ses) réactionnaires se rassurent, même si leur machine date du siècle dernier ce manuel pourra les sortir d'un éventuel mauvais pas.

RBM (un acronyme ça fait tout de suite sérieux) est organisé en grands chapitres. Le livre commence par les généralités d'usage : les outils, les manipulations basiques de nettoyage et de vérification, les crevaisons, etc. Ensuite, il aborde un à un tous les éléments constitutifs du vélo : pédalier, freins, direction, en tachant d'être le plus exhaustif possible. Par exemple, les freins sur jante sont traités en quelques 30 pages : double pivots, cantilever, hydrauliques à patins, direct-mount, direct-mount en « ciseaux », rien ne manque. Chaque chapitre se termine avec un tableau récapitulatif des symptômes d'une panne accolés aux manœuvres à effectuer afin d'y remédier. Le propos se déroule méthodiquement point par point et est accompagné de dessins et d'éclatés d'une grande clarté. Un système d'évaluation de la difficulté de mise en œuvre de chaque manipulation permet de se faire une idée du merdier qui attend le mécano. De temps en temps, des encadrés mettent un avant une astuce de pro.
Je ne saurai que conseiller ce livre aux mécanicien-ne-s professionnel-le-s qui, à cause de l'usure du temps (et sans doute aussi à cause des clients ch…), sont blasé-e-s et pensent naïvement avoir fait le tour de la question vélocipédique. Le bouquin transpire la passion, il regorge de détails et petites informations qui réveilleront votre plaisir. Ainsi, tout à la fin du livre il y a une roborative liste de pièces accompagnée des couples de serrages préconisés qui m'a déjà été fort utile à plusieurs reprises. Qui plus est l'index est très étoffé et permet de rapidement trouver la page adéquat. Frères et sœurs, gardez la foi, il n'y avait certes qu'un Sheldon Brown mais soyez assuré-e-s que Zinn est son continuateur (le côté savant-fou en moins) !

Petit bémol, à mon humble avis cet ouvrage peut-être frustrant pour un-e débutant, ou pour quelqu'un-e de peu équipé-e. Zinn présente les manipulations de manière orthodoxe. Le bidouillage n'a pas droit de cité et l'outillage présenté est celui des ateliers professionnels. Qui plus est, le bouquin n'a pas été traduit dans la langue de Poulidor, un niveau d'anglais correct et la connaissance du vocabulaire technique sont donc de rigueur et peuvent en décourager.

J'ai ce livre depuis peu mais certaines pages sont déjà maculées de graisse, ce qui est indubitablement un gage de qualité.

Zinn & the art of road bike maintenance, Lennard Zinn, illustrations par Todd Telander et Mike Reisel, VeloPress , 2016.

samedi 27 décembre 2014

Les contes de la crypte

Les plus beaux cadeaux sont parfois ceux que l'on s'octroie. Je convoite Bike Mechanic depuis quelques semaines. Lorsque j'ai pu me le procurer, je me suis surpris, en attendant mon tour à la caisse, le caressant d'un geste langoureux. Bon signe. Bourré de photos, ce pavé de plus de 250 pages, donne un coup de projecteur sur le quotidien, le labeur et l'ingéniosité des mécaniciens des grandes équipes professionnelles du cyclisme sur route.
La première partie décrit en détail la routine des mécaniciens : le nettoyage des vélos après la course, le rangement et l'organisation des camions de l'équipe, la fatigue des transports, les conditions de travail souvent précaires et parfois nocturnes, l'angoisse de la panne en course et ses conséquences, la diversité des relations avec les coureurs et les directeurs sportifs. Le texte regorge d'anecdotes sur les débuts de futurs grands noms du cyclisme tels que Masi, Colnago et Nagasawa. Les évolutions historiques du métier y sont également bien dessinées. Ainsi, dans les années 50, les mécanos étaient presque des intérimaires (pour ne pas dire mercenaires) recrutés au pied levé en fonction des besoins du moment par les équipes. Ils se déplaçaient à leurs propres frais sur les compétitions et avec leur propre outillage. Une époque lointaine désormais révolue.
Il y a aussi de bonnes pages en immersion avec les équipes d'assistance neutre proposées par Mavic ou Vittoria. On se représente mieux le casse-tête que cela implique d'assister en course des cyclistes équipés de vélos aux compatibilités si restreintes.

La deuxième partie concerne le "biotope" du mécanicien, elle est, de loin, celle qui remporte mes faveurs. D'abord par l'avalanche d'outils, montré en gros plan, avec une précision chirurgicale pour ne pas dire obscène. Le plus souvent ces clichés sont accompagnés de la description objective de l'usage et des qualités des outils mais, parfois, certaines réflexions montrent un attachement de l'auteur pour des raisons esthétiques et/ou sensibles et je dois dire que ce n'est pas pour me déplaire.
Et puis il y a ces images d'établis/ateliers qui trahissent l'état d'esprit du mécano à l'ouvrage. Certains sont "au carré" et dénotent d'un sens aigu de l'organisation et de l'ergonomie. A l'opposé, celui de Nagasawa au Japon n'est rien d'autre qu'un gigantesque merdier où seul le maître des lieux doit pouvoir espérer travailler. Si vous me posiez en son milieu, je ne suis pas sûr de pouvoir en trouver seul la sortie. Comment des cadres aussi incroyables peuvent-ils émerger d'un tel chaos ?
Je recommande la lecture de ces pages à quiconque voudra mettre en place sont propre atelier, il/elle y trouvera de nombreuses pistes de réflexion pour son organisation.

La dernière partie s'apparente à un manuel de mécanique qui s'adresserait à un public relativement habile de ses mains et plutôt riche en outillage. Certaines manipulations s'avèrent assez difficiles à mener à bien pour un-e néophyte chichement équipé. De plus, malgré les photos, l'enchainement des actions est évoqué de manière assez elliptique. Néanmoins, dites-vous que si je cuisine peu j'aime feuilleter les bouquins de cuisine. Je n'y pige le plus souvent que pouic mais ça me donne l'eau à la bouche. Peut-être que ces quelques pages de mécanique peuvent avoir sur d'autres que moi le même effet enchanteur et enthousiasmant

Comme d'habitude je mets le livre en consultation libre à l'atelier. Par contre, celui-là il va falloir quelques temps avant que je n'accepte de le prêter. Pensez, il a eu le pouvoir, dès mon premier jour de vacances, de me faire précipiter à l'atelier pour y entretenir mon vélo !

Bike Mechanic, Tales from the road and the workshop, G Andrews, R. Dubash, T. Darling, VeloPress, 2014


ps > Mon seul moment d'inquiétude a été à la vue de cette entame de chapitre :
La petite erreur de traduction de "workshop" en "séminaire", avec les connotations universitaires et religieuses que cela induit, m'a donné une petite bouffée d'angoisse. Certes, j'assume une forme de vocation mais sans aller jusqu'à la dévotion.