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mardi 2 mai 2017

Selle brûlante

Attention, les lignes qui suivent comportent des cochoncetés ! On éloigne les marmots. Enfin, on ne s'emballe pas trop, Georges pousse un peu trop vite Eros dans les bras de Thanatos à mon goût.













Un peu après (ayant retrouvé nos bicyclettes), nous pouvions nous offrir l’un à l’autre le spectacle irritant, théoriquement sale, d’un corps nu et chaussé sur la machine. Nous pédalions rapidement, sans rire ni parler, dans l’isolement commun de l’impudeur, de la fatigue, de l’absurdité.
Nous étions morts de fatigue. Au milieu d’une côte Simone s’arrêta, prise de frissons. Nous ruisselions de sueur, et Simone grelottait, claquant des dents. Je lui ôtai alors un bas pour essuyer son corps : il avait une odeur chaude, celle des lits de malade et des lits de débauche. Peu à peu elle revint à un état moins pénible et m’offrit ses lèvres en manière de reconnaissance.
Je gardais les plus grandes inquiétudes. Nous étions encore à dix kilomètres de X… et, dans l’état où nous nous trouvions, il nous fallait à tout prix arriver avant l’aube. Je tenais mal debout, désespérant de voir la fin de cette randonnée dans l’impossible. Le temps depuis lequel nous avions quitté le monde réel, composé de personnes habillées, était si loin qu’il semblait hors de portée. Cette hallucination personnelle se développait cette fois avec la même absence de borne que le cauchemar global de la société humaine, par exemple, avec terre, atmosphère et ciel.
La selle de cuir se collait à nu au cul de Simone qui fatalement se branlait en tournant les jambes. Le pneu arrière disparaissait à mes yeux dans la fente du derrière nu de la cycliste. Le mouvement de rapide rotation de la roue était d’ailleurs assimilable à ma soif, à cette érection qui déjà m’engageait dans l’abîme du cul collé à la selle. Le vent était un peu tombé, une partie du ciel s’étoilait ; il me vint à l’idée que la mort étant la seule issue de mon érection, Simone et moi tués, à l’univers de notre vision personnelle se substitueraient les étoiles pures, réalisant à froid ce qui me paraît le terme de mes débauches, une incandescence géométrique (coïncidence, entre autres, de la vie et de la mort, de l’être et du néant) et parfaitement fulgurante.
Georges Bataille, Histoire de l'œil, 1928.

mardi 24 novembre 2015

Ça


Lors de ce long, sombre et poisseux tunnel qu'est l'adolescence, je me suis comme tant d'autres, entiché de passions aussi soudaines qu'absurdes. J'ai ainsi claqué une bonne partie de mon argent de poche dans l'achat de bouts de plastique mal dégrossis et gondolés. Babioles que le tenancier de la Maison de la Presse osait qualifier de "maquettes". Je m'étais fait une spécialité dans la reproduction d'avions à hélices. Il va de soi que ma préférence allait aux engins de mort, même si ma plus grande fierté reste l'achèvement d'un splendide Canadair. Eros et Thanatos peuvent se nicher dans le plus anodin des passe-temps.

Mes nombreuses oeuvres étaient suspendues au dessus de mon lit, parce qu'un avion c'est fait pour voler et que plus prosaïquement, posés au sol mes coucous étaient bancals. Or, un matin, suite à un réveil en sursaut, me voilà empêtré dans ce fatras de fils. Pris à son propre piège, voilà que le maître du ciel tombe de pas bien haut, entraînant dans sa chute toute son armada. Si mon amour-propre n'était que froissé, le Canadair n'a pas survécu à la violence du crash. L'incident m'a ouvert les yeux : la guerre c'est mal, en plus, même pour de rire ça peut s'avérer dangereux. Ainsi, en même temps que je laissais tomber le modélisme je me découvrais (plus ou moins) pacifiste. Petites causes grands effets.

Un de mes amis est resté attardé un grand enfant et continue de s'esquinter la vue à fabriquer des nids à poussière. Sans compter le temps passé à quatre pattes dans la moquette à la recherche des pièces manquantes. Seule la sénilité et son cortège de tremblements l'arrêtera. Néanmoins, je dois le remercier car, pensant que je serai interessé, il m'a fait suivre le projet d'un autre modéliste. C'est effectivement tout à fait passionnant, autant d'un point de vue technique que psychatrique. Je vous laisse diagnostiquer ça.