lundi 12 juin 2017

Et in Arcadia ego


Cette citation latine m'accompagne depuis longtemps, pour ainsi dire elle est ma devise, inscrite à portée de regard depuis l'établi. Je l'ai découverte en même temps qu'un tableau de Nicolas Poussin parfois titré Les bergers d'Arcadie que voilà :

Pour faire simple, l'Arcadie est un synonyme antique de paradis. Une région fabuleuse peuplée de bergers heureux : même pas rongés par l'ennui, même pas vêtus de haillons ! Un îlot de joie où de gracieuses nymphes se laissent approcher pour converser. Bref, le calme et la volupté sans le luxe. Poussin reprend ce motif classique mais tempère cette vision idyllique par l'inscription qu'il couche sur un tombeau : Et in Arcadia ego. "Même en Arcadie, moi (la mort) j'existe".

Fort récemment, je divaguais fiévreusement à vélo à travers mon Arcadie. Carte en main, je furetais en quête d'un recoin ombragé pour une sieste très attendue. Ma joie était à son comble. La Mort en a profité pour se rappeler à moi. De manière fort peu romantique en matière d'apparat. Elle n'était pas tout de noir vêtue, elle arborait un bête "top" gris. Elle portait de grandes lunettes de soleil avec un traitement "miroir" à l'effet cinématographique fort à-propos. Elle a aussi remisé sa faux. En adéquation avec notre siècle, elle l'a remplacée par une bagnole blanche tout à fait banale. Cet équipement plus contemporain lui permet néanmoins de conserver le surnom de Faucheuse. Enfin, elle était accompagnée d'une passagère à la passivité criminelle. Passons au mode opératoire qui est d'une simplicité déconcertante.

Alors que j'abordais une courte ligne droite sur une petite route de campagne, je la vois d'assez loin venir à ma rencontre. A environ deux-cents mètres de moi, la voilà qui se met à rouler à gauche, c'est à dire tout bonnement face à moi. Elle accompagne son changement de file d'un doigt collé à l'avertisseur. C'est seulement quelques mètres devant moi qu'en une brusque embardée effectuée un large sourire aux lèvres elle regagne le côté de la chaussée qui lui est dévolu. Sans attendre mon reste je m'étais précipité sur le bas-côté. De peur, de rage et d'impuissance, j'ai esquissé un demi-tour pour la poursuivre, si ce n'est en pédalant au moins avec une bordée d'insultes et les gestes qui vont de pair. Alors que je venais à la rencontre de nymphes philosophes et de bergers poètes, il aura fallu que la mort grimée en mange-merde-motorisée me rappelle qu'un jour ou l'autre elle ne blaguera pas. Par un malheureux concours de circonstances, la veille, au travail, un fourgon avait entamé une marche arrière inopinée alors que je patientais derrière, à vélo. Je me suis littéralement jeté sur le trottoir pour en réchapper. Je peux donc affirmer publiquement que j'ai bien reçu le message qui m'est adressé. Funeste mais inévitable destinée.

Passé le moment de colère, les fantasmes de torture et de meurtre, l'Arcadie et ses joyeux/ses habitant-e-s m'ont fait réviser ma métaphysique du cyclisme. J'en suis venu à la conclusion que le vélo est un exhausteur de tout. Enfourchez votre vélo, partez seul-e dans une aventure à votre dé-mesure et constatez par vous même. Ceux/celles dont la civilisation a le plus anesthésié les sens constateront a minima que le cornichon de leur sandwich est plus goûteux que d'habitude, d'autres s'étonneront de la qualité d'un silence et de l'apaisement qu'il procure, certain-e-s méditeront sur l'étroite relation entre l'espace, le temps qu'il faut pour le parcourir et la dépense d'énergie nécessaire. Bref, vous vous découvrirez cuisinier/ère, mélomane, physicien-ne, philosophe même si vous ne restez que de braves cyclistes à la merci de la première tache avinée disposant d'une caisse pourrie.

Néanmoins, voici quelques photos d'Arcadie, pour une fois non légendées.


ps : Comme je ne voudrais pas que la morbidité de certaines photos vous pousse à penser que la morosité est ma seule compagne du moment, je vous glisse une dernière photo, accompagnée d'une notice, qui prouve que je ne suis pas la moitié d'un déconneur de syndicat d'initiative. Ho merde, Homère !

 Parcourir la vallée du Lys est une petite odyssée

2 commentaires:

john deere a dit…

ô mon ami, je conviens que ton effroi t'ait obligé à te jeter dans le fossé, la campagne, c'est jamais facile. Paradoxal, mais merde, je flippe de rouler sur les vicinales des fois !
Par contre il y a un point que je voudrais éclaircir. Je suis un "fourgoniste", tu le sais, et il faut que je souligne une chose anodine mais pratique à l'adresse de toutes et tous les cyclitses : SI TU NE VOIS PAS MES RETROS, JE NE TE VOIS PAS NON PLUS. Je me moque que tu profites de l'aspi, au contraire, mais fais toi remarquer de temps en temps. Sans ça, il n'y a rien derrière moi, alors, je peux reculer, tourner, freiner, etc. Pour moi, il n'y avait rien...
C'est p't'être con, mais tout est con...tododom...

On ne prend pas la route, on l'emprunte. Elle n'est pas à nous, ou alors si, mais à nous toutes et tous dans ce cas !

La Tête dans le Guidon a dit…

J'ai pas rouspété sur le gars en camionette parce qu'il était de bonne foi et ne m'avait pas vu !