vendredi 24 janvier 2014

Machine à remonter le temps


Je suis persuadé que nombre de cyclistes assidu-e-s feraient des cartographes et des géographes tout ce qu'il y a de plus correct. A inlassablement arpenter l'espace on développe une connaissance intime du terrain. Connaissance qui, comme les cartes, a besoin d'une régulière mise à jour impliquant sortie sur sortie. En effet, façonnés par l'activité humaine, les paysages changent pour le meilleur et pour le pire. Il m'est particulièrement insupportable de passer en un lieu que je croyais bien connaître et qui transformé me paraît légèrement étranger. J'éprouve alors le besoin d'y revenir et de l'explorer de fond en comble pour me le réapproprier jusqu'à la maîtrise. Je sais que ça ressemble à une manie du contrôle... Surtout ce qui m'agace dans ce phénomène, c'est le sentiment que mon souvenir s'estompe et que ma mémoire va inévitablement me trahir voire me faire défaut. Pour essayer de parer à cette amnésie, j'accumule volontiers les plans et les cartes en guise d'aide-mémoire. J'adore les cartes, elles sont pour moi les inévitables compagnes des sorties à vélo.

Michelin vient de lancer une série qui se présente sous la forme de deux cartes couvrant la même zone, à la même échelle du 1/200 000ème, mais séparées par une petite centaine d'année. Parmi les toutes premières parutions figurent deux cartes qui, autour de la Loire, couvrent la région depuis l'Atlantique jusqu'à Angers. Vous comprendrez que je n'ai pu résister à la fièvre acheteuse. Pour partager ma joie, j'ai de toutes mes forces essayé de prendre une photo décente des cartes côte à côté mais cela s'est soldé par un retentissant échec. Vous devrez donc vous contenter de quelques détails que j'ai scannés tels que ceux-ci. Je n'ai pas cru  utile de légender quelle carte était ancienne et laquelle était moderne...

Avant de me lancer dans de grandes considérations géographiques, je me permet une simple remarque de forme. Pourquoi ces cartes placent-elles Nantes (capitale de la "Loire-Inférieure") en leur centre ? Angers est ainsi reléguée à l'extrême est de la carte. Il y a là une injustice criante. Certes moins populeuse, Angers est incomparablement plus rayonnante à tous points du vue. Nantes, toute confite de suivisme provincial, n'est guère plus qu'une ville de la lointaine banlieue angevine. Afin de ne pas diluer mon propos, je me dois d'être bref et me contenterais donc, en toute simplicité, de qualifier Angers de "Rome moderne".

Comparant les cartes, je mentirai en affirmant avoir été surpris. J'ai reçu confirmation de faits que quiconque constate chaque jour. En clair, ce billet va me permettre d'enfoncer un paquet de portes ouvertes mais, avec l'appui de cartes, ça fait tout de suite plus scientifique. Une carte c'est un peu un powerpoint du passé en moins chiant et creux. Sans vouloir remuer le couteau dans la plaie, c'est un peu ce qu'Angers est à Nantes.

Trêve de balivernes. En premier lieu, ce qui saute à la gueule, ce sont les progrès de la cartographie en matière de lisibilité (en tous cas au moins pour le daltonien que je suis). Tout est nettement plus contrasté, les couleurs sont également plus vives, le trait s'est affiné. Le seul regret que je puisse émettre concerne le bleu de l'océan qui sur la carte des années 1920 (date supposée car rien n'est mentionné à ce sujet) est réalisé à la main par le cumul de nombreuses lignes tirées bien droit à la règle. Un boulot qui semble confiner à l'autisme et attire le plus grand respect. Pour rester dans l'aspect technique, ce qui a également changé c'est le méridien de référence. Exit le méridien de Paris remplacé par celui de Greenwich. Les valeurs de longitudes n'ont donc plus rien à voir, ce n'est donc pas un changement négligeable même s'il ne pète pas à la gueule.

Par contre, de toute évidence, c'est l'expansion urbaine qui a explosée. Comme on pouvait s'en douter la campagne s'est salement fait lacérer autour des villes. Les champs de goudron ont de beaux jours devant eux. Il n'y a qu'à comparer le développement respectif de l'agglomération angevine pour prendre l'ampleur du mouvement. Au passage vous remarquerez que la ville n'a pas encore son Lac de Maine. Pour Nantes, la croissance est encore plus tentaculaire. Enfin, même les plus petites communes de campagne se sont étendues.

Bien sûr, pour alimenter ces villes, il n'y a pas d'autoroutes sur la vieille carte. Pourtant, le réseau routier actuel est déjà quasi constitué et la plupart des routes que j'affectionne sont déjà présentes. Visuellement on observe qu'elle tracent désormais de petites boucles autour des villes, stigmatisant ainsi les rocades. Le réseau s'est aussi fortement densifié, jusqu'au nombre de chemins. Il suffit d'observer la forêt du Gâvre pour s'en convaincre. Il est désormais difficile de s'y perdre.

Il y a d'autres surprises comme ces îles proches de l'estuaire de la Loire qui semblent ensablées par le temps ou bien qui ont purement disparu. Adieu Ile Pipi que j'aurai tant aimé arroser du regard. Surtout ce qui me choque c'est le sort de le lac de Grand-Lieu au sud de Nantes. Il semble avoir perdu les deux tiers de sa superficie pour laisser place à des marais. Les traits sur la carte laissent à penser qu'il a été drainé. A l'échelle de la carte et donc toutes proportions gardées (j'insiste bien sur les proportions), son sort fait tristement écho à la mer d'Aral. J'avoue que ça m'a fait mal au cœur.

Bon, voilà les quelques observations basiques que je voulais partager avec vous. Beaucoup de banalités en sorte, j'aurai tout aussi bien pu parler de la pluie et du beau temps. Après tout ça aussi c'est important quand on pédale. Je vous laisse vous procurer cette mine d'infos et chercher par vous mêmes d'autres détails comme ces quelques communes qui ont légèrement modifié leur nom.

Ce n'est pas très clair sur la jaquette de présentation mais il semble que la série se nomme N°18 et que la carte en question soit la n°18018, Nantes-Vannes.


ps > Je ne sais plus quoi penser du lac qui semble très fluctuant en superficie en fonction des saisons...

7 commentaires:

Boris a dit…

Eh oui, il fut un temps où les cartographes étaient plutôt des "cartographistes".

Je serais bien curieux de tenter un itinéraire tracé sur l'ancienne carte, histoire de vérifier son intemporalité!

La Billebaudeuse a dit…

Très chouette cette comparaison de carte, l'évolution est impressionnante ! Avec un même approche, voici un site que j'affectionne :
http://www.geoportail.gouv.fr
On peut choisir une commune en vue aérienne, et y afficher les photographies aériennes anciennes, ainsi que la carte de cassini. On voyage dans l'espace mais aussi dans le temps !

ÈRÈLLE a dit…

J'ai eu une réflexion similaire pour le lac de Grandlieu, mais n'est-ce pas la symbolique qui a changé, comme si on représentait les basses vallées angevines comme en ce moment ?
Depuis, il y a eu Natura 2000

La Tête dans le Guidon a dit…

C'est possible que la technique de représentation ait changé, je ne sais pas trop.

nope niope a dit…

+1 Pour Geoportail.
Vous avez rêvé de la machine à remonter le temps? Geoportail l'a fait.
Vous pouvez par exemple assister au creusement d'un lac artificiel au nord de Libourne dans le 33. Ce qui a été creusé a servi à construire une autoroute.

Antoine Decourt a dit…

plus intéressant de nos jours, quiconque est passionné, peut lui même à son échelle devenir un cartographe, via le projet OpenStreetMap, une "GoogleMaps" ouverte, dont les contributeurs sont les wikipédiens de la carte et du territoire, je précise ainsi que ce samedi les quelques encyclopédistes-cartographes-amateurs initient la population angevine.qui plus est, je suis tout aussi curieux que Boris quant à l'idée de suivre un itinéraire tracé sur l'ancienne carte, à bon entendeur.

La Tête dans le Guidon a dit…

ça se fera sûrement ce "vieux" parcours !