jeudi 30 décembre 2010

Mots interdits


Il est des mots que je n'aime guère entendre au travail. Ils m'énervent. Certes, je ne grognerai pas avant de vous sauter à la gorge, parce que je suis plutôt de ceux qui ravalent leur mauvaise humeur. Pour autant, je risque d'être grognon une paire d'heures...

D'avance, je tiens à vous rassurez : la liste des mots qui fâchent n'est pas bien longue. Alors, lors de votre prochaine visite à l'atelier il n'est pas nécessaire de se comporter comme un ambassadeur s'adressant au "Tsar de toutes les Russies", même si je dois avouer que cette perspective n'est pas sans m'exciter soudainement...

Dans cette liste, celui qui m'intéresse aujourd'hui est : "juste".

Parmi les multiples acceptations du terme, celle qui me met dans le même état qu'un hérisson qu'on dérange du bout du pied, est celle qui signifie : "simple, facile, aisé, rapide, etc.". Dans un but pédagogique, je vais réveiller l'instituteur qui sommeille en moi et vous soumettre une petite mise en situation qui sera bien plus parlante.

Quelqu'un entre dans l'atelier :
-Bonjour, je peux vous aider ?
-Oui, ben, il y a du jeu dans le pédalier, il faudrait "juste" le supprimer et puis, il y a les freins à resserrer "vite-fait".

"Vite-fait" est parfois synonyme de "juste"... Toujours est-il que le vélo en question a souvent plus de points en commun avec le contenu d'une benne de déchèterie qu'avec la monture d'Alberto Contador. Et, rien qu'à le regarder, je sais que je vais "juste" m'arracher les cheveux en essayant de démonter un boitier de pédalier probablement collé au cadre depuis la nuit des temps. Avant d'espérer en être là, la Loi de Murphy aura pour probable conséquence que le filetage pour extraire les manivelles s'arrachera en soufflant dessus. Quant à faire fonctionner les freins sur des roues en forme de chips et aux moyeux brinquebalants, je me prépare déjà à pleurer toutes les larmes de mon corps. Et c'est là que l'improbable se produit. Soudainement, alors que quiconque sain d'esprit s'enfuirait en courant, les mots sortent de ma bouche "à l'insu de mon plein gré". L'atavisme qui veut qu'un mécano-vélo répare des vélos prend le contrôle de mon corps et lâche une pure connerie dans le style :

-Je veux bien essayer, ça risque d'être un peu compliqué mais bon...
-Cool ! Et puis, si en passant, vous pouviez juste remettre la lumière ce serait parfait...

Par lumière entendez un phare à l'optique tout défoncé qui pendouille lamentablement au bout de son câble. A mon humble avis, un élan d'humanité voudrait que, tel le corps d'un pendu, on l'en décroche pour simplement l'enterrer. Je commence donc à me crisper mais le chien de Pavlov que je suis aboie un simple :

-D'accord. Quand voudriez-vous le récupérer ?
-Cet aprèm, si possible.

Je préfère arrêter là mon exemple édifiant avant qu'on ne me traite de menteur. Pourtant, la vérité est parfois toute aussi brutale, croyez-moi.

Moralité : l'emploi inconsidéré de "juste" me crispe parce que c'est mon petit amour propre qu'on piétine. Comme tout un chacun qui aime son travail, je n'aime pas trop qu'on le dévalorise, on peut même dire que je le tiens fort en estime. Et me répéter dix fois "juste" en trois minutes de conversation me déprime fortement. J'ai l'impression que mon interlocuteur pense que mon travail est d'une simplicité enfantine, que je passe mes journées à jouer au Lego et même pas les Technics, plutôt la version Duplo. Si tout est si simple, pourquoi venir me voir ? Il y a de quoi se vexer, non ? De plus, parfois, dans ce genre de situation, je sens que le "juste" sert aussi à sous-entendre que je ne dois pas demander grand-chose en terme de rétribution. Là, je fulmine intérieurement.

Pourtant, j'ai bien conscience que souvent cette avalanche de "juste" est bien souvent une expression d'inquiétude quant à l'état de son vélo. Et ce qui pour moi n'est qu'un tas-de-boue a souvent une très forte valeur affective :

-C'était le vélo de ma grand-mère, je l'adore mais le cadre est "juste" coupé en deux, vous pouvez "juste" le recoller ?"

Comme si répéter "juste" comme une litanie atténuerait l'inquiétude bien justifiée quant à l'avenir proche du vélo bien-aimé. On cherche à se convaincre, la méthode Coué en somme.

La prochaine fois, je vous exposerai d'autres "mots et phrases interdit-e-s" dans un atelier vélo comme : "je crois que c'est standard" où, "moi, je ferai plutôt comme ça"... Que de rigolade en perspective !

7 commentaires:

brice a dit…

hahaha !!! j'espère que je fais partie de ces gens !!

w. a dit…

hahaha ! merci pour ce billet d'humeur ! on fera super gaffe désormais !!!

Rita a dit…

Réponse aux cyclistes en question : "Ça fera juste 100 € ! Merci " ^^

La Tête dans le Guidon a dit…

Mais vous, c'est juste un plaisir de vous accueillir !
Bises.
X

ange et malefix a dit…

c'est trop cher!!!!
signé xap

JP a dit…

Je découvre (avec joie) votre site par le biais de celui du Jardinier : le médecin à vélo http://marcheoucrev.blogspot.com
Et je compatis à votre énervement ...
Cela dit :
- J'ai été comme ça
- Je crois qu'il est dans la NATURE même du cycliste "de ville" d'avoir cette attitude, contre laquelle nous ne pourrons rien (pour le changer je veux dire).

Je vous souhaite donc (outre une bonne année 2011), beaucoup de courage et d'abnégation.

De la pédagogie aussi : rien n'est perdu !

Faire comprendre que ... si les vélos sont fabriqués en Chine, la main d'oeuvre des réparateurs est bien française !
Que le vélo est aussi - comme les montres - une mécanique de précision (j'en sais quelque chose sur l'arrachage de cheveux !)

Mais va faire comprendre ça à un cycliste de ville qui (enquête FUBICY) ne veut pas mettre plus de 250 euros dans un vélo (neuf !)

Bien à vous,

JPierre de Rouen ( l'atelier : http://www.guidoline.com/latelier/ )

JP a dit…

Je découvre (avec joie) votre site par le biais de celui du Jardinier : le médecin à vélo http://marcheoucrev.blogspot.com
Et je compatis à votre énervement ...
Cela dit :
- J'ai été comme ça
- Je crois qu'il est dans la NATURE même du cycliste "de ville" d'avoir cette attitude, contre laquelle nous ne pourrons rien (pour le changer je veux dire).

Je vous souhaite donc (outre une bonne année 2011), beaucoup de courage et d'abnégation.

De la pédagogie aussi : rien n'est perdu !

Faire comprendre que ... si les vélos sont fabriqués en Chine, la main d'oeuvre des réparateurs est bien française !
Que le vélo est aussi - comme les montres - une mécanique de précision (j'en sais quelque chose sur l'arrachage de cheveux !)

Mais va faire comprendre ça à un cycliste de ville qui (enquête FUBICY) ne veut pas mettre plus de 250 euros dans un vélo (neuf !)

Bien à vous,

JPierre de Rouen ( l'atelier : http://www.guidoline.com/latelier/ )