vendredi 30 juillet 2010

« C'est trop cher ! »


Combien de fois ai-je entendu cette réplique à l'annonce du coût estimé d'une réparation. Au début, cette phrase m'a souvent plongé dans de grandes interrogations existentielles. Suis-je à l'origine de la misère dans le monde ? Ai-je provoqué la banqueroute de la Grèce ? J'en rie, mais parfois encore, à force d'entendre cette remarque, je me sens mis en cause, d'où ce texte. Il ne s'agit pas d'une justification. Voyez-y plutôt une explication pour que vous compreniez ce que, pour moi, vous payez et pourquoi vous le payez. Attention, ceci n'est pas un texte d'économie, on va plutôt patauger dans la philosophie de comptoir et la psychologie de bazar. Ou l'inverse, c'est comme vous voulez...

D'un point de vue cynique, les mauvaises langues diront que je vis de l'ignorance de mes clients. Moi, j'estime qu'ils me paient pour mon savoir-faire. Comme je l'ai déjà expliqué, le temps du bricolage est révolu en matière de réparation des vélos. J'ai suivi une formation, je fais régulièrement un travail de veille pour tenir mes connaissances à jour, je m'astreins à faire une formation par an, je surveille les évolutions de l'outillage et j'en acquiers très régulièrement, j'achète la presse spécialisée que pourtant je trouve chiante au possible, etc. De plus en plus, j'estime que les mécanos vélos vont devoir se spécialiser en fonction des pratiques parce que tout évolue très vite et qu'avoir une maîtrise complète de tous les aspects mécaniques du vélo va devenir une chimère. Je suis le premier à enrager, j'ai l'impression qu'une partie de mon métier finira par m'échapper. N'empêche, je préfère exceller par certains aspects et admettre que d'autres m'échappent (et par conséquent refuser d'effectuer certaines manip' et aiguiller le client vers un collègue). Pour moi maîtriser son métier demande des années et je ne suis qu'au début d'un long parcours, je n'ai pas peur d'une certaine routine parce que je sais qu'elle m'autorise à me concentrer sur d'autres aspects de mon métier que je dois encore approfondir. Vous payer pour que je m'améliore constamment...

Si j'emploie le mot « métier » et non « travail » ou « profession », n'y voyez pas de hasard. Pour moi, « être du métier » ça veut dire que je contrôle totalement toutes (notez la redondance) les tâches : choix des pièces, commande, montage, réparation, accueil, ménage, décoration, mise à jour de ce blog, et bien d'autres. Cela me donne une certaine fierté parce que j'exerce une activité stimulante, indépendante où, à défaut de rémunération correcte, la notion de choix de vie n'est pas vide de sens : je « possède » mon activité. Vous, en dehors du fait que mon sourire rayonnant vous est quotidiennement et gratuitement administré, ça vous donne la certitude que je ne peux/veux pas fuir mes responsabilités, que c'est moi qui ai tout fait sur votre vélo de A à Z. Vous avez un interlocuteur direct. En cas de pépin, vous pouvez vous offrir le luxe de venir m'empailler, ça soulage, et c'est en termes de résultats, bien plus efficace qu'un appel vers une plate-forme téléphonique au Maroc ou en Inde... En gros, vous payez pour avoir l'assurance que ça marche, ni plus, ni moins, je n'ai pas le choix... Combien de fois ai-je passé une heure complète sur un frein récalcitrant afin qu'il fonctionne de manière satisfaisante, pour ne facturer à la fin qu'un petit quart d'heure de main d'oeuvre ! Le cycliste n'en sait rien, il observe juste que ça fonctionne. Je ne cherche pas de gain de productivité, je cherche à faire du mieux possible, même si c'est parfois frustrant parce qu'invisible.

Un métier, c'est aussi une « culture ». Je n'ai vraiment rien d'un commercial. J'aurais du mal à vendre des « Encyclopédies de l'Inutile » ou des assurance-vie pour jeunes de moins de 25 ans. J'ai une culture-vélo, ça me permet juste de conseiller des produits/réparations parce que je sais ce que ça vaut de part ma propre expérience. Quand un produit est merdique, c'est simple, j'essaie de le supprimer de mon stock. Comme dit mamie : « On n'a pas les moyens d'acheter de la merde ! ». S'il est bon, je le plébiscite. Je ne vends pas un produit ou je n'effectue pas une réparation en songeant à la marge que je vais faire.

En tous cas, la culture du métier si ça n'a pas de prix, ça a une valeur. Typiquement, ce qui me gave quand je présente un devis, c'est que la personne en face de moi, cherche à rogner la part que j'ai attribué à mon temps de travail... Si je suis moins payé, est-ce que ça veut dire que je suis autorisé à travailler à la va-vite ? Est-ce que j'ai le droit de « faire de la merde » ? Est-ce que vous demandez à votre dentiste de faire plus vite histoire que ça coûte un peu moins cher ? Je ne négocie pas mon savoir-faire parce que c'est un peu comme si je négociais une part de mon estime personnelle. Je me retrouve donc parfaitement dans ces quelques phrases : « Il n'est pas étonnant que chacun ait du mal à se reconnaître dans un monde dont il n'est plus responsable que de manière fictive. Savoir qui l'on est, cela passe aussi par la capacité à façonner son environnement immédiat, à établir soi-même et avec d'autres ses propres besoins. Dans ce monde administré, l'identité se réduit comme peau de chagrin. Il ne reste, pour s'identifier, que la vie intime […] le métier que l'on exerce. ». C'est bien dit, hein !

Voilà, maintenant vous savez. Vous me payez pour faire de la philosophie de comptoir... Promis, je le ferai plus. La prochaine fois, on parlera « boitier de pédalier ». On évoquera bien sûr le vieux format, désormais désuet, au pas français (35 * 100, les deux cuvettes se vissent en sens horaire), du désormais hégémonique format BSC (1,37 ''*24 TPI, la cuvette fixe se visse en sens anti-horaire), sans oublier le pas italien (36*24, les 2 cuvettes se vissent en sens horaire) qui orne habituellement du beaux vélos de course... Et puis, si j'ai le courage on évoquera vite fait le trop peu méconnu pas suisse (35*100, la cuvette fixe se visse en sens anti-horaire)... On terminera par les nouveautés que sont le format BB30 (cuvettes sans filetage emboitées dans le boitier pour axes traversants de 30 mm. de diamètre) et les autres formats propriétaires que, soit dit en passant, je conchie...

J'ai définitivement terminé pour aujourd'hui, j'imagine l'émoi qui a submergé vos petits coeurs à l'évocation d'un des « petits métiers d'antan » dont raffole tant l'autre naze du journal de TF1.

La citation est extraite de : Un futur sans avenir, « Pourquoi il ne faut pas sauver la recherche scientifique », Groupe Oblomoff, Editions L'Echappée, 2009

2 commentaires:

Julien a dit…

Merci !
C'est pour ça que je viens chez toi.

nicolas a dit…

meme philo pour ma part.
et c'est mon métier !